[Le Temps – 4 août 2026] L’eau, révélatrice de notre vulnérabilité face aux arbitrages dangereux du Conseil fédéral
Tandis que les vaches descendent des alpages en plein été faute d’eau, le Conseil fédéral, lui, réduit les moyens pour préparer nos forêts au changement climatique. Difficile d’imaginer meilleur symbole de l’incohérence de la politique climatique suisse. D’un côté, la réalité climatique nous rattrape. De l’autre, nos autorités rabotent les politiques qui permettraient d’y faire face. Ce paradoxe résume l’incohérence de la politique climatique actuelle à Berne.
Le manque d’eau est devenu l’un des premiers visages du changement climatique en Suisse, des pâturages d’altitude jusqu’aux forêts. On se sent protégé par les Alpes, comme si elles étaient garantes de fraîcheur. On oublie de dire que sur une carte de l’Europe, notre pays est dans la partie sud; ce que vivaient hier les pays méditerranéens, nous commençons désormais à le vivre nous aussi. Les canicules, les sécheresses et les tensions sur les ressources en eau ne sont plus une réalité lointaine.
L’inaction, un choix politique
Les chiffres sont sans appel. La dernière vague de chaleur a causé plus de 12 000 décès en Europe, dont près de 220 en Suisse. Le Léman a atteint 27 degrés, une température record qui menace les écosystèmes aquatiques. Les scientifiques le répètent depuis des années, ces événements ne sont plus exceptionnels, ils sont la nouvelle normalité. Face à cette réalité, l’inaction n’est plus une erreur. C’est un choix politique.
Et cette politique reste marquée par des arbitrages qui freinent les mesures permettant de réduire les émissions de CO₂ et d’adapter notre pays aux conséquences du réchauffement. Elle affaiblit la protection du climat, privilégie les investissements routiers, retarde la sortie des énergies fossiles et, désormais, le Conseil fédéral réduit les moyens consacrés à l’adaptation de nos forêts. Le soutien affiché aux forêts ne résiste manifestement pas à l’épreuve des arbitrages budgétaires.
Une stratégie irresponsable
Cette stratégie est irresponsable. Chaque franc économisé aujourd’hui sur la protection du climat ou sur l’adaptation de notre territoire coûtera demain beaucoup plus cher en pertes agricoles, en dégâts aux infrastructures, en dépenses de santé et en atteintes à la biodiversité.
Les crédits que le Conseil fédéral souhaite supprimer avaient pourtant été décidés par le parlement afin d’aider les cantons à adapter les forêts aux nouvelles conditions climatiques. Diversifier les essences, renforcer leur résistance à la sécheresse et préserver leur fonction de protection face aux dangers naturels: autant d’investissements qui permettent d’anticiper plutôt que de subir.
Défendre l’eau, c’est défendre la santé, l’alimentation, et notre autonomie
Mais plus encore que les forêts, l’eau est devenue le révélateur de notre vulnérabilité. Les glaciers fondent, les sécheresses s’intensifient, les nappes phréatiques se rechargent plus difficilement et les lacs se réchauffent. Face à cette réalité, il faut enfin agir avec cohérence. Réduire rapidement les émissions de CO₂ en sortant des énergies fossiles, investir dans les transports publics, la mobilité active, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Mais aussi préparer notre pays aux conséquences déjà inévitables en protégeant les forêts, les nappes phréatiques, en restaurant les zones humides, en renaturalisant les cours d’eau, en végétalisant les villes et en renforçant la résilience de notre agriculture. Défendre l’eau, c’est protéger notre santé, notre sécurité alimentaire, notre économie et notre capacité à faire face au changement climatique.
Chaque été nous rappelle que le climat change plus vite que nos décisions. Continuer à couper les budgets destinés à réduire les émissions et à adapter notre pays n’est pas de la prudence budgétaire. C’est organiser de manière irresponsable notre vulnérabilité. L’eau nous montre déjà ce qui change sous nos yeux. A nous de décider si nous voulons encore anticiper ces bouleversements ou simplement en subir les conséquences.