[Le Temps – Tribune Libre – 4 février 2026] Initiative SSR: la démocratie basée sur des faits, non des algorithmes
Cette tribune libre est parue dans le journal Le Temps, le 4 février 2026.
Il est connu de toutes et tous que les plateformes numériques – souvent états-uniennes d’ailleurs – imposent désormais leurs algorithmes. Disposer d’un média fort au niveau national, multilingue, décentralisé dans plusieurs de nos régions, devient alors une question de souveraineté. Ce n’est pas un luxe, c’est une barrière contre les intérêts des autres pays à imposer leurs visions du monde, et un mur contre les fake news distillées par des démocraties illibérales. La SSR, par sa présence dans toutes les régions linguistiques, garantit une visibilité à ce qui se vit hors des grandes agglomérations de notre pays. Elle donne la parole tant aux Romanches, qu’aux paysan·ne·s, qu’aux artistes, qu’à la gauche, qu’à la droite, etc. Elle analyse, donne du sens et permet à chacun·e de se forger une opinion libre.
Dire que les jeunes n’utilisent plus la SSR est trompeur: elles et ils la consomment simplement ailleurs que sur la télévision traditionnelle, via les plateformes numériques, les applications et les réseaux sociaux. Le service public s’est adapté à ces nouveaux usages. Un média public fort est essentiel pour proposer une information fiable dans un environnement dominé par les réseaux sociaux et la désinformation, auxquels les jeunes sont particulièrement exposés. Réduire son financement reviendrait aussi à limiter le développement de formats numériques et de contenus culturels suisses destinés aux nouvelles générations.
Moins de moyens, moins de pluralité, moins de compétences
Et ne l’oublions pas: la Suisse n’a pas une langue, mais plusieurs. Elle est entourée de grandes nations dont les chaînes publiques et privées disposent d’une masse critique et de budgets sans comparaison. Sur un marché médiatique déjà fragmenté avec un espace germanophone beaucoup plus grand que les marchés francophone ou italophone – les programmes des géants étrangers (comme TF1 ou la Rai) sont déjà très présents, parfois avec des audiences locales bien plus fortes, car notre propre marché est plus petit. Sans une SSR forte, nous risquons que des espaces entiers de notre population soient essentiellement informés par des chaînes étrangères, avec leurs propres priorités, et non par des contenus qui parlent des réalités suisses dans nos diverses langues.
L’initiative prétend soutenir les médias privés. Soit. Mais en réalité, affaiblir la SSR, c’est aussi faire chuter tous les autres médias. Le service public structure notre paysage médiatique, forme des journalistes, fournit une information de référence. Son affaiblissement se traduira par moins de pluralité, moins de compétences, moins de moyens. Et une Suisse à la merci des puissances étrangères et des multinationales médiatiques. Il ne s’agit pas ici d’occulter le rôle grandissant des chaînes locales et régionales en plein développement en Suisse. Bien au contraire. Mais entre Léman Bleu et TF1, il faut une SSR, ancrée au niveau fédéral et intercantonal, qui tienne ensemble les régions, donne du sens au commun, et garantisse des contenus de qualité accessibles à toutes et tous, sur tous les canaux. Sans devoir passer par des abonnements supplémentaires onéreux.
Un choix de société
Dans plusieurs pays, la disparition de médias locaux s’est traduite par un effondrement de l’accès à une information fiable. Là où des journaux régionaux ont fermé, des zones entières sont devenues des déserts médiatiques, propices aux rumeurs, à la désinformation. Une enquête récente montre que ces régions, privées d’informations solides, voient la défiance envers les institutions croître et les opinions se polariser, favorisant l’élection de figures populistes comme Donald Trump, qui décide tout seul de ce qui est vrai ou faux.
Ce n’est pas seulement une question de médias. C’est un choix de société. Refuser cette initiative, c’est affirmer que l’information est un bien public, que la diversité médiatique est une force, et que la démocratie se défend mieux avec des faits plutôt qu’avec des algorithmes.