Alors que l’Europe vacille sous la poussée des extrêmes, l’UDC tente de vendre aux Suisses un remède de charlatan. Entre déni démographique et trahison de nos valeurs humanistes, l’initiative sur le «chaos migratoire» est une impasse. Au-delà de la gestion des frontières, c’est notre capacité à rester une nation lucide et digne face à la complexité du monde qui est testée.

La Suisse s’apprête à voter sur l’initiative de l’UDC contre le «chaos migratoire». Le titre même de cette proposition est une promesse de simplicité: l’ordre contre le désordre, le calme contre la confusion. Mais derrière la séduction des slogans se cache une impasse. Voter non, ce n’est pas nier les difficultés de notre temps; c’est refuser de troquer notre lucidité contre une illusion de contrôle et notre humanité contre le repli.

La migration ne crée pas ces déséquilibres, elle s’y surajoute

Il serait méprisant de nier le malaise qui gagne une partie de la population. Mais il est malhonnête de l’attribuer à la seule migration. Ce que l’extrême droite nomme «chaos» est en réalité le reflet de crises structurelles qui mettent nos institutions sous pression: fortes tensions sur le marché du logement, saturation des transports et érosion des services publics. La migration ne crée pas ces déséquilibres, elle s’y surajoute et sert de bouc émissaire commode pour éluder des enjeux politiques profonds. Au lieu de céder à la démagogie de l’exclusion, il s’agit de répondre à ces défis par une action publique renforcée, au service de l’intérêt général.

Au-delà de l’émotion, il y a un fait que l’initiative occulte soigneusement: le vieillissement sans précédent de notre société. Avec le départ à la retraite de la génération des baby-boomers, notre pays perd chaque année des dizaines de milliers de travailleurs qualifiés que notre propre natalité ne suffit plus à remplacer. Prétendre stopper la migration, c’est accepter mécaniquement de prétériter notre prospérité. Car sans cet apport, qui soignera nos aînés dans des établissements médico-sociaux déjà sous tension? Qui financera nos retraites alors que la proportion entre actifs et retraités s’inverse? La migration n’est pas le poison de notre système social; elle est, statistiquement, l’une de ses conditions de survie.

La Suisse ne doit pas céder à cette tentation

Ce vote intervient dans un contexte européen inquiétant où la poussée du populisme d’extrême droite redessine les cartes. Pourtant, une lueur d’espoir nous parvient: la défaite de Viktor Orbán en Hongrie prouve que le destin illibéral n’est pas une fatalité. Les citoyens finissent par se lasser des promesses vides de ceux qui prétendent protéger le peuple en érodant les libertés et en simplifiant à outrance des enjeux globaux. La Suisse ne doit pas céder à cette tentation au moment précis où le reste du continent commence à entrevoir les limites de l’autoritarisme identitaire. L’initiative de l’UDC est le vestige d’une rhétorique qui s’essouffle, celle qui prétend qu’une île peut se protéger par des barrières alors qu’elle est située au cœur d’un continent interdépendant.

La migration ne sera jamais «réglée» par un simple texte de loi, car elle est un phénomène mondial lié aux crises climatiques, aux guerres et aux déséquilibres économiques. Voter non, c’est accepter cette complexité avec courage et porter une vision humaniste. L’asile n’est pas une faveur accordée par complaisance, c’est le reflet de nos valeurs fondamentales. Chaque personne qui frappe à notre porte possède une dignité et des droits que la Suisse, berceau de la tradition humanitaire, se doit d’honorer. L’humanisme n’est pas une faiblesse, c’est la force d’une société capable d’accueillir sans se renier.

Nous appelons donc à un non de responsabilité. Un non qui reconnaît que l’économie et la démographie imposent une ouverture raisonnée pour permettre à nos hôpitaux et nos services publics de bien fonctionner. Un non qui affirme que la solidarité est dans notre ADN et que nous ne pouvons déléguer la gestion de la misère du monde à nos voisins en nous lavant les mains. La solution réside dans l’action – l’investissement dans l’intégration et le logement – plutôt que dans des interdictions inapplicables. En votant non, nous affirmons que la Suisse est une démocratie vivante et dynamique, capable de faire face aux défis actuels et de rester fidèle à ses idéaux de justice et d’humanité.

*Signataires:

Vania Alleva, présidente d’UNIA et vice-présidente de l’Union syndicale suisse (BE); Samuel Bendahan, conseiller national, co-chef de groupe aux Chambres fédérales, PS (VD); Sandro Cattacin, professeur de sociologie à l’Université de Genève (GE); Pierre Conne, député et médecin, PLR (GE); Emmanuel Deonna, conseiller municipal, député suppléant et coordinateur de l’Appel, PS (GE); Alfonso Gomez, maire de Genève et conseiller administratif, Les Vert·e·s (GE); Greta Gysin, conseillère nationale, Les Vert·e·s (TI); Baptiste Hurni, conseiller aux Etats, PS (NE); Delphine Klopfenstein, conseillère nationale, Les Vert·e·s (GE); Lisa Mazzone, présidente des Vert·e·s suisses (GE); François Nordmann, ancien ambassadeur de Suisse et chroniqueur (FR); Jon Pult, conseiller national, PS (GR); Claude Ruey, ancien conseiller d’Etat et ancien conseiller national, PLR (VD); Priska Seiler-Graf, conseillère nationale et coprésidente du PS zurichois (ZH); Mohamed Abdoullahi, praticien-formateur et travailleur social, coprésident du PS Migrant-e-s Bâle (BL); Ali Agraniou, responsable de projets associatifs et ancien directeur d’institution sociale (GE); Eylem Akalp, ingénieure, PS Migrant-e-s (BS); Angela Alliegro, médiatrice culturelle, PS Migrant-e-s (ZH); Guylaine Antille, conseillère administrative à Bernex, PS (GE); Israfilou Ayeva, artiste de performance et activiste culturelle, PS (BE); Omar Azzabi, coordinateur régional FASe, ancien président des Vert·e·s ville de Genève (GE); Balmain Badel, syndicaliste UNIA, responsable du secteur tertiaire (GE); Gabriel Barta, informaticien et acteur associatif (GE); Ramazan Baytar, président du Centre kurde de Genève (GE); Joelle Bertossa, conseillère administrative chargée de la culture et de la transition numérique, PS (GE); Vincent Bircher, travailleur social et président du SSP Genève (GE); Valérie Boillat, historienne et chargée de programmes de formation (GE); Clément Borgeaud, député au Grand Conseil, président du PS Valais romand et porte-parole du PS Suisse (VS); Pierre-Yves Bosshard, avocat, PS (GE); Franco Bucca, délégué du PS Migrant-e-s (VD); Arber Bullakaj, conseiller national et co-initiateur de l’Initiative pour la démocratie, PS (SG); Nikola Buric, acteur culturel et associatif (BE); Mario Carera, ancien diplomate (DFAE) et ancien président du PS Vaud (VD); Martin Carnino, militant associatif et ancien conseiller municipal, PS (GE); Vera Ayse Celik, conseillère municipale et membre du comité du PS Migrant-e-s Suisse (ZH); Ernaldo Cesar, membre du comité du PS Migrant-e-s (SO); Laurence Corpataux, conseillère municipale et présidente de la section ville de Genève des Vert·e·s (GE); Tim Cuenod, député au Grand conseil et président de la Commission de gestion de Bâle-Ville, PS (BS); Christian Dandrès, conseiller national et président du SSP, PS (GE); Jacques de Haller, ancien président de la FMH, PS (VD); Sophie Demaurex, députée au Grand Conseil et présidente de la FéGAPH, PS (GE); Romain de Sainte-Marie, député au Grand Conseil et chef de service à l’Université de Genève, PS (GE); Salvatore di Concilio, ancien conseiller municipal de la ville de Zurich, SP (ZH); Stefan Dietrich, député au Grand Conseil d’Argovie, SP (AG); Mamadou Diop, ancien conseiller communal à Bienne et acteur associatif (BE); Olivier Dufour, ancien député et membre du bureau de la FéGAPH, PS (GE); Wajma Engel (Mohammad), interprète et militante associative (BE); Raoul Esmerode, musicien, enseignant et conseiller municipal suppléant (GE); Rosita Fibbi, sociologue des migrations et chercheuse au SFM de l’Université de Neuchâtel (NE); Matteo Galasso, journaliste et étudiant à l’Université de Genève (GE); Samuel Gardaz, chef de projet à l’EPFL et vice-président de la Fondation Pacifique (GE); Maurice Gardiol, théologien et ancien pasteur (GE); Amanda Gavilanes, ancienne députée au Grand Conseil genevois, PS (GE); Balthasar Glaettli, conseiller administratif à Zurich et ancien président des Vert·e·s suisses (ZH); Francisco Gonzalez, président de l’association Artisticamente et ancien trésorier de l’AVIVO (GE); Sinem Gökcen, coprésidente du PS Migrant-e-s Suisse (AG); Michael Graff, professeur émérite d’économie politique à l’ETHZ, SP (ZH); Thomas Gremaud, président du PS fribourgeois et conseiller général (FR); Ibrahima Guissé, sociologue, chercheur associé à l’Université de Genève et représentant à l’ONU (GE); Olivier Gurtner, conseiller municipal et président de Pro Vélo Genève (GE); Odette Habiyakare, conseillère municipale et médiatrice (GE); Noemi Holtz, psychothérapeute et formatrice d’adultes (ZH); Chaïm Howald, scientifique et chef de projets, PS (BS); Mehmet Ilkhan, président du Centre kurde des droits de l’homme (GE); Ahmed Jama, président du Conseil municipal de la ville de Genève (GE); Blerina Kastrati, conseillère municipale à Carouge (GE); Christine Keller, députée au Grand Conseil de Bâle-Ville et ancienne conseillère nationale, SP (BS); Christina Kitsos, conseillère administrative en charge de la cohésion sociale et de la jeunesse (GE); Guilhem Kokot, conseiller municipal et président du PS ville de Genève (GE); Annick Kosel, directrice de l’association pour migrants ARCIIM (VD); François Lederrey, membre du PS Genève (GE); Marie Levrat, députée au Grand Conseil et vice-présidente de l’Asloca, PS (FR); René Longet, ancien conseiller national et expert en développement durable (GE); Mathias Lubner, vice-président du PS du district de Kulm, SP (AG); Reis Luzhnica, conseiller municipal à Zurich, SP (ZH); Rania Madi, juriste et consultante auprès de l’ONU (GE); Yves Magat, journaliste et réalisateur (GE); Yolanda Martinez, conseillère municipale de Genève, PS (GE); Jean-Pol Matheys, physicien, ancien collaborateur du CERN (GE); René-Simon Meyer, juge aux prud’hommes et ancien président de l’APC (GE); Claudia Micciche, chercheuse à l’Université de Genève, PS (GE); Cyril Mizrahi, député au Grand Conseil et avocat, PS (GE); Fabian Molina, conseiller national, PS (ZH); Salima Moyard, conseillère administrative de Lancy (GE); Antonio Muanda, travailleur social (GE); Patrick Mützenberg, conseiller administratif de Carouge (GE); Dario Natale, secrétaire général du Partito Democratico en Suisse (GE); Irem Neseli, coprésidente du PS Migrant-e-s du canton de Soleure (SO); Shasime Osmani, députée au Grand Conseil bernois, PS (BE); Gaspard Piguet, conseiller municipal à Carouge (GE); Beatriz Premazzi, psychanalyste (GE); Caroline Renold, députée au Grand Conseil et avocate, PS (GE); Camille Reynolds, docteure en sciences politiques et assistante parlementaire (GE); Leo Rime, spécialiste de l’asile et conseiller communal (VD); Nathalie Rüegger, conseillère municipale à Plan-les-Ouates (GE); Yann Rüegger, étudiant (GE); Christel Saura, conseillère municipale en ville de Genève, co-cheffe de groupe PS (GE); Maria Ioana Schäfer, députée au Grand Conseil de Bâle-Stadt, SP (BS); Salma Selle, aménagiste, PS (GE); Mireille Senn, secrétaire politique à la Communauté genevoise d’action syndicale (GE); Melete Solomon, conseillère municipale et cofondatrice de l’AMIC (GE); Martine Sumi, conseillère municipale suppléante et ancienne présidente de la Plateforme interreligieuse (GE); Shaun Temeng, militant syndical et associatif, PS (ZH); Boran Temur, professionnel de l’enfance, SP (SO); Leo Tinguely, Secrétaire politique du PS fribourgeois et conseiller général (FR); Jean-Pierre Tombola, député au Grand Conseil, PS (GE); Stéphanie Tschopp, vice-syndique de Schmitten, SP (FR); Pierre-Alain Tschudi, ancien maire de Meyrin, Les Vert·e·s (GE); Albulenë Ukshini Sefa, Doctorante en travail social et conseillère communale à Gland, PS (VD); Santiago Vallejo, militant associatif et délégué du PS Migrant·e·s Genève (GE); Christian Véliz, conseiller général à Monthey, PS (VS); Anna Veljkovic, spécialiste en communication et projets sociétaux (ZH); Adèle Villiger, cofondatrice de coopérative sociale et militante SP (BS); Kirthana Wickramasingam, députée au Grand Conseil et conseillère communale à Bulle, PS (FR); Samson Yemane, Vice-président de la Commission fédérale contre le racisme, PS (VD); Simon Zurich, Député au Grand Conseil, PS (FR); Andrea Zryd, Conseillère nationale, PS (BE)