Mais une tradition n’existe pas simplement parce qu’on continue de l’invoquer. Elle existe par les décisions, politiques et administratives, que l’on fait. Et aujourd’hui, à force de durcir notre politique d’asile, une question mérite d’être posée: mais au fond, la Suisse veut-elle encore vraiment protéger?

Pinaillage administratif

N’en déplaise à certains, notre politique migratoire est organisée. Elle est même parfois pointilleuse, au risque de devenir arbitraire. Bien sûr, les procédures doivent fonctionner, les décisions doivent pouvoir être appliquées et les cantons comme les communes doivent disposer des moyens nécessaires pour accueillir dignement les personnes qui arrivent. Personne ne gagne à voir le système saturé ou les procédures s’éterniser.

Mais l’efficacité administrative ne peut pas devenir une fin en soi: elle doit rester au service d’une politique qui garantit les droits et protège celles et ceux qui en ont besoin.

Et ce durcissement a aussi un coût. Celles et ceux qui réclament sans cesse des économies sont souvent les mêmes qui ajoutent des exceptions, multiplient les contrôles et complexifient les procédures. A force de vouloir tout vérifier, tout encadrer et restreindre chaque possibilité de protection, on construit un droit d’asile toujours plus lourd à gérer et administrer – et donc plus coûteux. Le pinaillage administratif n’est ni une politique d’économie, ni une politique d’asile.

Les femmes, premières victimes

Depuis quelques années, le débat s’est déplacé. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment mieux organiser l’asile. A chaque nouvelle réforme, ce sont les conditions mêmes de la protection qui s’affaiblissent. Toujours plus.

Cela concerne d’abord les femmes. Certaines arrivent en Suisse après avoir subi des violences précisément parce qu’elles sont des femmes: violences sexuelles, mariages forcés, persécutions ou violences domestiques. La situation des femmes afghanes devrait suffire à nous rappeler pourquoi cette protection est essentielle.

Quand un régime prive les femmes de leurs libertés les plus fondamentales, les exclut de la vie publique, de la formation et de pans entiers de la société, leur persécution n’est pas une abstraction juridique: elle est une réalité quotidienne.

C’est pourtant le moment qu’une majorité du Conseil national a choisi pour demander de revenir sur la protection qui leur est accordée en Suisse. Ce contraste dit aussi quelque chose: alors que les premières concernées n’ont plus voix au chapitre dans leur pays, ce sont encore majoritairement des hommes qui décident – ici – de restreindre leur protection.

Un enfant reste un enfant

Cela concerne aussi les enfants. Lorsqu’un enfant arrive dans notre pays malade, blessé ou profondément marqué par ce qu’il a vécu, sa vulnérabilité devrait être au cœur de nos décisions. Un enfant reste un enfant, quel que soit son passeport, son statut ou le pays européen auquel son dossier a été attribué. C’est dans cet esprit que j’ai demandé que la Suisse puisse activer la clause de souveraineté prévue par le règlement Dublin et renoncer à certains renvois lorsque la santé d’un enfant est en jeu.

Cette proposition n’a pas trouvé de majorité. Quand la santé d’un enfant ne suffit plus à suspendre un renvoi, ce n’est plus seulement notre politique d’asile qui se durcit: c’est notre conception même de la protection qui recule. Là encore, il y a quelque chose de troublant à voir des parlementaires, dont beaucoup ont plusieurs décennies de plus que les enfants concernés, décider que leur jeune âge et leur état de santé ne justifient pas davantage de protection.

Droit d’asile menacé

Et puis il y a la frontière. Avec l’initiative dite «Pour la protection des frontières», ce n’est plus seulement un nouveau durcissement qui se profile, mais une remise en cause profonde du droit d’asile: contrôles systématiques, plafonnement des octrois de l’asile, suppression de l’admission provisoire.

Sous couvert de protection, cette initiative veut durcir l’accès à la protection pour celles et ceux qui en ont besoin. Une frontière ne peut pas devenir un mur juridique dressé contre le droit d’asile.

Femmes afghanes, enfants vulnérables, personnes persécutées à nos frontières: mis bout à bout, ces choix dessinent une même direction. A force de restreindre la protection, nous sommes en train d’en vider le principe même de sa substance.